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Quand la clinique du couple rencontre la clinique de l’adoption : article de la revue Accueil par Anne Dubois Dejean

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Mon métier m’expose quotidiennement au sujet du couple. Celui de l’adoption apparaît également souvent dans les consultations ; mon cabinet est en effet repéré comme un lieu d’orientation pour les personnes concernées, de près ou de loin, par la filiation adoptive.

La porte d’entrée des entretiens que je vais évoquer ici peut donc être l’une ou l’autre de ces deux thématiques :

Côté couple, voici un court extrait du catalogue des demandes : un conflit conjugal, une communication en panne, une infidélité , une lassitude , un problème de place ou de rôle , une sexualité compliquée ou insatisfaisante, la violence qui surgit , un secret découvert, la confiance trahie , l’inceste …

Côté adoption, quelques items possibles d’une liste très riche: une stérilité qui fait envisager une démarche d’adoption, un désaccord sur ce projet, l’arrivée de l’enfant au foyer, une question éducative, l’adolescence d’un adolescent adopté , l’ attente éprouvante d’un improbable apparentement, un questionnement sur les origines , une construction identitaire bousculée, l’attitude de la famille élargie …

Lorsque la demande initiale est directement liée à l’adoption, il est bien rare que la dimension du couple n’intervienne pas à un moment ou un autre de l’accompagnement. Le couple est partout, il s’impose toujours à un moment ou un autre … On n’évite pas la question du couple , même lorque l’on a décidé très sereinement de vivre en célibataire assumé . La commission d’agrément, lorsqu’elle accorde un avis favorable à une personne célibataire, explore le rapport à la conjugalité du postulant : ce paramètre incontournable donne toujours lieu à quelques lignes dans le rapport psychologique.

Quelles images vous suggère le vocable « couple » ? La rencontre amoureuse ? La rencontre sexuelle à l’origine de la vie ? Un mariage ? Une histoire qui dure ? Une histoire ratée ? Une complétude idéalisée qui serait la clef du bonheur ? Une union qui engendre une famille ? Un manque, un besoin non comblé par lequel une personne célibataire se sentirait inaboutie et incomplète ? Des amants cachés, secrets ?

Votre imaginaire personnel vous propose sans doute un vaste répertoire de réponses .

Le sujet de l’adoption arrive parfois dès le premier entretien, parfois beaucoup plus tard. On ne « devine » pas l’adoption, mais lorsque certaines histoires de vie sont émaillées de ruptures et de séparations et d’insécurité, le regard « attachementiste » du professionnel allume un clignotant . Aussi, si la filiation adoptive apparait au fil du récit, je suis rarement surprise.

C’est ainsi que je reçois Mathieu1, presque 40 ans, ingénieur dans une grosse entreprise, sérieux et sportif, pressé et efficace, qui consulte pour une dysfonction sexuelle. Mathieu m’explique que dans son métier, il est spécialiste de la « recherche de causes » , quand une panne survient dans un système complexe. Il me confie cela en ajoutant « les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés« , manière indirecte de dire son désarroi devant cette défection incontrôlée de sa propre machinerie intime . Mathieu m’est adressé par un médecin qui a éliminé toutes les causes organiques possibles .

1 Les prénoms et circonstances ont été modifiés, pour préserver l’anonymat des personnes évoquées.

 

Tous ses examens sont normaux ; sa santé, scrutée par plusieurs spécialistes, est parfaite. Aussi, à son grand damn, notre scientifique se résoud à explorer le continent obscur des affects et de son histoire personnelle. Nous évoquons son contexte de vie, son environnement social et familial , et surtout les circonstances dans lesquelles son trouble surgit. L’adoption est à ce moment absente du paysage et de ses récits. Le premier entretien se termine sur un constat étonné de sa part : Moi qui n’aime pas parler, je vous ai saoulée non ? C’est ça que j’aurais du faire avec mes ex … parler . C’est vrai que ça fait du bien, finalement , on voit les choses sous un autre angle. Au boulot , avec les collègues, on montre plutôt la face qui va bien …

Il est assez pressé d’avoir un autre RV et rappelle très vite. Lors des rencontres suivantes , Mathieu va employer le mot « sabotage » : je suis un saboteur professionnel. Quand ça va trop bien , je cherche à faire des problèmes . Explorant ce processus, il décrit avec sévérité envers lui-même des conduites d’échec dans sa vie amoureuse : une jalousie maladive, des comportements exclusifs , abusifs qui deviennent vite insupportables pour ses compagnes successives, et un sentiment d’ insécurité dévorant dès que ces dernières pouvaient vivre des choses positives loin de lui et sans lui.

C’est très fortuitement que l’adoption va surgir dans le paysage de nos entretiens . Lorsque Mathieu apercevra sur ma table basse un exemplaire oublié de la revue Accueil (Adoption et sexualité) que je feuilletais entre deux patients.

C’est drôle que vous lisiez ça, me dit il , parce que justement, je me demandais si le fait que je suis adopté à un rapport avec mes problèmes. Vous pensez que ça peut avoir un lien ? L’adoption ne semble pas un sujet saillant pour lui : dans la manière de me le présenter « en passant », il semble donner à cette réalité le statut d’un simple détail .

Je n’avais évidemment pas une réplique toute faite à cette question si vaste et complexe du lien entre son adoption et ses difficultés sexuelles. C’est lui qui dut faire tout le travail d’élaboration d’une réponse fonctionnelle et utile pour continuer sa vie d’homme.

Mais qu’ils furent nombreux , les brins de laine à tirer de la pelote emmêlée ! Mathieu le taiseux se découvrit volubile et créatif dans cette exploration de lui même, de sa vie passée, de ses relations familiales, de ses questions occultées, de ses silences, de ses croyances. Plonger à l’intérieur lui donnait une nouvelle intelligence de sa vie, de ses histoires, et même du monde car il me fit part de découvertes plus larges sur les relations humaines, la motivation, le management des hommes … C’est comme la philo, dit il, mais à partir de soi. j’aurais pas cru …

Relater les détours du chemin parcouru n’a pas d’intérêt ici. Retenons qu’il a beaucoup lu, qu’il est devenu addict aux articles et publications sur l’adoption, sur la théorie de l’attachement , puis sur le développement personnel. Très rapidement sa demande initiale (ses problèmes érectiles) ont disparu de nos entretiens et, semble-il, de ses préoccupations. Il ne souhaita plus en parler et sa demande devint celle ci , formulée dans son langage de jeune cadre dynamique : pourriez vous être mon sparring partner pour réfléchir ?

Je continue de le rencontrer, de loin en loin , lorsqu’il est de passage dans ma ville. Il demande une consultation qu’il nomme « piqûre de rappel« . Juste pour discuter … de l’adoption. La sienne n’est pas visible. Elle ne fut jamais cachée, mais jamais parlée non plus. Le fils unique prend soin de ses parents âgés et malades, et n’aborde jamais le sujet avec eux.

Il n’en parla qu’avec moi durant plusieurs mois . Et puis un jour, pour la première fois dans sa vie amoureuse, il confia cette singularité à sa nouvelle copine.

Engagé depuis peu dans une relation stable, il va devenir père sans l’avoir vraiment souhaité mais en assumant et finalement, ça me plait bien . Mais, ajoute t-il, c’est vrai que c’est compliqué et angoissant même pour un type carré comme moi

J’ai rencontré plusieurs Mathieu , plusieurs spécialistes , experts du contrôle et de l’auto-sabotage, pas tous adoptés, mais tous dotés d’une faible confiance en eux et en les autres, préférant la prévisibilité des échecs annoncés au risque d’un lien faillible et fragile .

Au moins avec moi , c’était 100% sûr , plié d’avance, elles partaient toutes, c’était annoncé dès le début , disait Mathieu avant s’autoriser à risquer d’être aimable, confiant et donc aimé et digne de confiance .

La rencontre de la clinique du couple et de celle de l’adoption a mille autres facettes :

Elle prend parfois le visage de Sofia, une jeune fille adoptée , lycéenne, qui arrive seule au CPEF1 pour dépister une grossesse , puis demander une IVG2 . Simple et rapide en théorie : mais voilà que cette décision d’interrompre une vie impensable et impossible pour elle vient percuter la question de la valeur de sa propre vie . Et tout surgit au milieu des larmes dans une grande confusion : la place du garçon qu’elle a écarté de l’information, de la décision et de l’acte, et dont elle aimerait pourtant ressentir la présence à ses côtés, la possible répétition d’une histoire, l’irruption dans sa tête d’un père biologique que son imaginaire n’avait jamais convoqué auprès de sa mère biologique , le secret à tenir devant ses parents adoptifs qui ne savent pas, la peur de les décevoir s’ils apprennent sa grossesse, l’envie de leur dire tout de même … Tout se mélange, tout est confus, tout est souffrance. Ne plus penser, je ne veux plus penser , pensez pour moi, demande Sofia.

C’est aussi le fatalisme de Marine, jeune femme médecin de 35 ans, qui souhaite rencontrer l’homme de sa vie mais , dit-elle en riant : je fais tout pour le faire fuir … Elle a bien identifié ses propres stratégies d’échec : Plutôt demeurer seule avec mes rêves que de risquer la rencontre, et donc la déception possible . Au moins, en ne faisant rien, ou en empêchant tout, je connais la suite et je maîtrise , donc finalement, je ne suis pas si déçue. J’ai organisé ma petite vie bien confortable, je suis plutôt fière de moi sur le plan professionnel, mais ma vie de femme est un désastre et je sais exactement pourquoi, mais je n’arrive pas à changer . Alors je me dis que peut être , le couple ce n’est pas pour moi. C’est vrai que seule, je ne suis pas si malheureuse ! et en même temps, les couples des autres me font mal. Enfin non, pas les couples, les familles ,les bébés, les grossesses des copines …

Côté parents, ce sont les conflits permanents qui opposent Serge et Sandra, parents de six enfants adoptés jeunes adultes et adolescents, très chahutés depuis l’entrée en adolescence de leur second fils. Ce dernier multiplie les conduites à risque, consomme des stupéfiants, s’alcoolise et délaisse ses études. Il fait de courts séjours en hôpital psychiatrique sans qu’aucun diagnostic ne soit posé . Epuisés par la recherche de solutions, très seuls, en désaccord sur les conduites à tenir et l’évaluation de la gravité de la situation, les conjoints sont au bord de la rupture.

1 CPEF : centre de Planification et d’Education Familiale (service hospitalier) : lieu où les personnes, majeures et mineures, peuvent accéder à une prise en charge médicale anonyme et gratuite. (santé sexuelle, dépistage, violences , grossesses … )

2 IVG : Interruption Volontaire de Grossesse.

 

Serge a récemment trouvé une oreille attentive auprès d’une collègue de travail à qui il confie son désarroi. Il se sent basculer vers une relation plus intime, lui qui se croyait à l’abri de cela. Paniqué, il vient, seul, demander de l’aide pour penser et réfléchir : je ne me reconnais plus , je me vois parfois comme un salaud irresponsable et égoïste, parfois comme un rat coincé dans un labyrinthe , une victime embringuée dans une histoire qui me dépasse . Je n’ai pas de bon choix devant moi.

Couple et adoption, c’est aussi parfois le couple en cours d’agrément sidéré après la lecture d’un rapport psychologique défavorable. Nous ne nous y attendions pas , nous sommes enseignants tous les deux, bien appréciés dans notre travail , l’enfance on connait , c’est quand même notre métier … Si nous nous n’avons pas l’agrément, je ne vois pas trop qui peut l’avoir . Ils cherchent le faux pas commis, la faute stratégique, la responsabilité de chacun, et la tentation de l’attribuer à l’autre est forte. L’autre, qui empêcherait le projet … Ils n’arrivent plus à se penser en couple, et voilà qu’ils s’éloignent l’un de l’autre au cours de cette épreuve qui les attendait soudés et unis. Elle sera bien longue la route qui finalement les aidera à penser ce refus d’agrément autrement que comme le jugement de l’un ou de l’autre. Bien long aussi le chemin qu’ils auront à faire pour transformer cette tranche de vie et orienter leur couple vers une fécondité qui ne sera pas la parentalité .

Couple et adoption , c’est Elodie, mariée à Juan, jeune homme adopté d’origine brésilienne. Tous jeunes parents d’un petit Pablito de quelques mois, ils sont dans la tourmente depuis la naissance . C’est vrai que je me pose des questions et que de temps en temps, je suis bizarre, dit Juan, Je manque de jus , d’envie.Un genre de dépression mais je sais que ç’est pas ça non plus. Je ne sais pas si c’est normal ou pas pour un jeune père. On dit ça pour les mères mais rien sur les hommes. Mais ce qui m’énerve, c’est que dès que quelque chose ne va pas, ajoute t-il, Elodie me ramène à mon adoption et me dit que je dois faire un travail sur moi. Si je l’écoute elle sait mieux que moi-même ce qui est dans ma tête, elle est l’experte, elle fait ma psy, elle a lu des tonnes de trucs sur le sujet et c’est elle qui sait.

Elodie rétorque : mais tu crois que c’est facile … moi j’ai besoin de comprendre. On a quand même un enfant en commun donc si ça ne va pas, ça me concerne aussi . Elodie s’est beaucoup ouverte de ses doutes à sa mère, auxiliaire puéricultrice, qui la conseille et prend une place parfois envahissante au sein du jeune couple. Juan s’isole et retourne vers ses copains … Pablito dort peu. L’épuisement guette, comme chez tous les jeunes couples, mais celui-ci a besoin d’aide !

C’est Pierre, père de deux enfants adoptés adolescents, qui se retrouve seul suite à un veuvage précoce. Il va les couver avec attention et se montrer hyper vigilant sur tous les aspects de leur vie . Lorsque, deux ans après, il tombe fou amoureux d’une femme qui a des enfants et envisage une cohabitation , ses ados sont en pleine effervescence sexuelle et quittent brutalement l’enfance. Il a l’impression de perdre le lien , de ne plus les reconnaître et s’inquiète pour eux. Perdu, culpabilisé de penser à lui au moment où les enfants changent et dirigent leur énergie vers l’extérieur de la famille , il décrit la situation avec humour : j’ai l’impression que les hormones ont pris le contrôle de notre famille , moi inclus . Je me sens aussi ado qu’eux . En ce moment, c’est n’importe quoi chez nous. La vie reprend le dessus, c’est vrai, mais moi je suis complètement à l’ouest ! Je ne sais pas si je suis très vivant et très positif ou au contraire très inconscient , irresponsable .

 

Les professionnels du couple et de la famille n’ont jamais fini de s’instruire sur la complexité des liens conjugaux et familiaux et plus largement, des liens humains. Cette grosse pelote serrée, nous tentons de la démêler pour éclairer des processus qui engendrent malaise et souffrance. Les fils que l’on tire sont toujours des hypothèses. Elles ne prennent sens que si la personne les fait siennes, les valide, et les intègre comme des briques à la construction d’une histoire personnelle qui va les aider à avancer , à moins souffrir, à sortir de répétitions ou de comportements indésirés.

Dans tous les cas, proposer un espace pour déposer son fardeau, réfléchir , élaborer est un premier pas vers l’apaisement. Dans les situations rencontrées, il arrive fréquemment qu’une orientation vers d’autres professionnels spécialisés s’impose (psychologues, psychiatres, gynécologues, urologues, pédiatres …). Un sas d’écoute attentive, centrée sur les personnes, permet d’ajuster au plus près ce travail en réseau dans la confiance.

Dans nos familles adoptives, il est question de penser les liens en « et » plutôt qu’en « ou« . Notre association, EFA travaille dans ce sens.

 

 

Faut-il fuir les conflits à tout prix ?

Dans les entretiens, nous mettons souvent à jour la peur du conflit et le recours à des stratégies d’évitement : on préfère se taire, ou changer de sujet, plutôt que de confronter des différences de perception , d’opinion, de goûts ou de besoins.
C’est parfois la plus sûre manière de nourrir des conflits intérieurs … qui peuvent finalement nuire à la qualité des relations familiales ou conjugales !

Adoption : je suis adoptant, adopté …

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La filiation par adoption est une filiation singulière, dont les enjeux  psychiques sont souvent négligés. 

En quoi cette façon de « faire famille » se distingue t-elle des autres ? 

En tout et … en rien ! C’est sans doute que certains sujets « piquent »  les zones plus sensibles chez les personnes concernées ! 

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La famille adoptive comme la famille biologique, construit son histoire autour de  thématiques fondatrices :  fécondité, abandon, fidélité, sécurité ou insécurité, rivalités, amour, confiance, attachement, transmission, sexuel, tabous …

Il arrive que l’un de ces sujets,  apparemment sans lien avec la situation, vienne , à un moment de leur  histoire , troubler les personnes concernées par la situation d’adoption, quelle que soit leur place dans le système familial (parents, enfants, famille élargie)  

Quelques exemples de situations rencontrées :

  • Je suis adopté(e) et je deviens parent : je l’ai choisi et pourtant , c’est compliqué …
  • Je suis adopté(e) et je n’arrive pas à construire ma vie amoureuse…
  • Je suis adopté(e) et je pense à ma famille biologique. 
  • Frères et soeurs biologiques et adoptés : comment le vivre harmonieusement ? comment le faire vivre harmonieusement à nos enfants ? 
  • Notre enfant vient d’arriver  et nous nous sentons bousculés, épuisés .
  • Je devrais être heureux(se) alors que mon enfant vient d’arriver et je me sens épuisé(e) et fragile. 
  • Nous sommes  parents adoptifs et c’est compliqué avec notre ado … Nous n’arrivons pas à faire la part des choses entre ce qui relève de sa situation et la crise d’ado lambda …
  • Notre enfant a vécu des choses horribles avant son arrivée à notre foyer … Comment en parler ? 
  • Notre relation de couple est abimée par nos années d’attente de l’arrivée de l’enfant. 
  • Nous sommes parents adoptifs et nous trouvons que notre enfant n’a pas toute sa place dans la famille élargie …